Abc-families.com
Image default
Famille

Du début du XXᵉ siècle à aujourd’hui, le choix du conjoint reste-t-il une affaire de famille ?


On ne choisit plus son conjoint de la même manière qu’il y a un siècle. L’intervention des parents, jugée illégitime aujourd’hui, était déterminante au moins jusqu’au milieu du XXᵉ siècle. Depuis, la famille donne de plus en plus de place à l’expression des individus qui la composent, et ce mouvement s’est accéléré à partir des années 1960.

Comment a évolué le rôle des parents dans la formation du couple de leurs enfants ?

Analysant trois enquêtes sur la formation du couple menées en France au cours des soixante dernières années, nous retraçons la place croissante du mariage d’amour depuis le début du XXe siècle et l’élargissement des lieux de rencontre, au détriment du contrôle familial. Si les parents sont plus ouverts qu’il y a 50 ans au choix du conjoint fait par leurs enfants, cette évolution n’a eu lieu qu’après une augmentation des désaccords dans ce domaine qui a culminé autour de 1968.

Les trois enquêtes que nous avons utilisées ont toutes été menées par l’Institut national d’études démographiques et ont eu lieu en 1959, 1983 et 2013. Concernant l’appréciation des parents de la personne enquêtée sur le couple qu’elle a formé, ces enquêtes ont posé une série de questions comparables. Nous disposons ainsi d’informations sur l’avis de la famille et indirectement sur son influence durant un siècle. Les enquêtes interrogent également les enquêtés sur les critères de choix du conjoint, et précisent leur date de mise en couple.

L’avis des parents : une évolution en deux temps

La proportion d’unions bénéficiant d’un avis favorable des parents et des beaux-parents suit une courbe en U : partant du niveau élevé de 81 % en 1919, elle diminue de 12 points jusqu’en 1970, puis augmente d’autant jusqu’en 2014 (figure 1). Le tournant des années 1960 y apparaît clairement et semble cohérent avec l’ensemble des mutations qu’a connues la famille au cours du siècle. Précisons que nous considérons que l’avis familial est défavorable si au moins un des quatre parents ou beaux-parents était réservé ou défavorable.

Figure 1 : Proportion d’avis favorables des deux familles selon la cohorte de mise en couple (1919-2014).
Milan Bouchet-Valat et Sébastien Grobon, Author provided

Cette évolution en deux temps pourrait s’expliquer par un changement générationnel. De façon schématique, les jeunes adultes qui ont fait l’expérience du mariage d’amour contre l’avis de leurs parents en première période (1919-1970) auraient fait preuve de plus de tolérance à l’égard de leurs propres enfants en deuxième période (1970-2014).

La persistance du modèle d’avant-guerre a valu aux parents des générations nées à la fin de la Seconde Guerre mondiale l’accusation d’incohérence voire d’hypocrisie de la part de leurs enfants. Les parents auraient demandé une évolution des normes quand ils étaient enfants et soumis à l’influence des parents sur leur choix de conjoint, mais auraient ensuite fait subir à leurs enfants ces mêmes normes rigides une fois devenus parents. Ces tensions ont culminé avec la crise de mai 1968 et les transformations rapides qui en ont découlé.

Des parents de plus en plus ouverts aux relations hétérogames

Comme l’avait déjà relevé Alain Girard, dans les années 1920, l’approbation des familles était moins forte lorsque les conjoints étaient socialement éloignés (on parle d’hétérogamie) que lorsqu’ils étaient proches (homogamie) (figure 2). L’attitude des parents était la moins favorable quand les conjoints étaient de religions ou de pays de naissance différents (30 points de pourcentage d’écart avec les couples homogames dans les deux cas). La réduction est spectaculaire sur la période, puisque dans les deux cas l’écart est d’environ 15 points pour les couples formés en 1960 et n’est plus significatif en 2014.

Figure 2 : Proportion d’avis favorables des deux familles selon le type d’union (1919-2014).
Milan Bouchet-Valat et Sébastien Grobon, Author provided

Concernant le département de naissance et le diplôme, l’écart d’approbation des parents entre couples homogames et hétérogames dans les années 1920 était moins fort, mais il était néanmoins notable (respectivement 19 et 13 points d’écart). Cet écart s’est résorbé plus rapidement : il est presque nul dès les années 1960 pour le diplôme, et autour de 1980 pour le département de naissance.

Une diminution continue de l’homogamie

Cette ouverture progressive des parents à ce que leurs enfants choisissent un conjoint socialement éloigné s’accompagne d’une diminution continue de l’homogamie depuis le début du XXe siècle (figure 3). Alors que 95 % des conjoints qui s’étaient mis en couple en 1919 avaient été élevés dans la même religion, cette proportion diminue fortement à partir des années 1960. En 2014, seulement 68 % des conjoints sont de même religion.

Figure 3 : Évolution du taux d’homogamie (1919-2014).
Milan Bouchet-Valat et Sébastien Grobon, Author provided

De même, les conjoints sont de moins en moins souvent nés dans le même département : c’est le cas de 69 % d’entre eux parmi les couples formés en 1919, contre 35 % de ceux formés en 2014. Toutefois, pour 95 % des couples formés en 1919, les deux conjoints étaient nés dans le même pays, et cette proportion n’a quasiment pas changé en 2014 (84 %).

Concernant le diplôme et l’origine sociale, la diminution de l’homogamie, déjà établie, est confirmée ici sur une plus longue période. Cependant, ces tendances reflètent avant tout des évolutions structurelles (augmentation de la mobilité sociale et géographique, plus grande hétérogénéité de la population), mais pas nécessairement une transformation des préférences des individus ou de leurs familles. Par exemple, le développement de l’hétérogamie religieuse peut notamment s’expliquer par l’augmentation de la proportion de personnes se déclarant sans religion, alors que la population française s’identifiait presque uniformément comme catholique au début du XXe siècle.

L’attirance prend le pas sur le statut social

Au cours du siècle, les conjoints prennent de plus en plus en compte l’attirance en lieu et place du statut social. Cette évolution est cohérente avec la baisse de l’homogamie sur la période et l’ouverture croissante des parents à l’hétérogamie.

Elle est clairement visible dans l’enquête de 1959. Pour les couples formés entre 1919 et 1959, la proportion d’individus déclarant qu’« en vue d’un mariage », il vaut mieux « considérer l’attirance des personnes », plutôt que « la situation sociale » ou « les deux » augmente très nettement, particulièrement pour les couples formés après 1945 (figure 4). Ces données suggèrent une première rupture à la Libération (de 50 % en 1919 à 58 % en 1945, puis 69 % en 1959).

Figure 4 : Évolution des critères de choix du conjoint (1919-2014).
Milan Bouchet-Valat et Sébastien Grobon, Author provided

De même, interrogé sur les qualités qui « comptent le plus » chez l’autre « en vue d’un mariage », parmi la santé, l’aspect physique, les qualités morales, le milieu social ou les goûts communs, le panel voit sa fraction choisissant les goûts communs augmenter fortement entre les couples formés en 1919 et ceux formés en 1959, de 22 % à 37 %. Dans la même période, la proportion choisissant le milieu social diminue (de 17 % en 1919 à 11 % en 1959), alors que celle choisissant l’apparence physique connaît l’évolution inverse (de 11 % en 1919 à 18 % en 1959).

Si l’enquête de 1983-1984 ne comporte aucune question comparable, cette tendance est confirmée par l’enquête de 2013-2014. Elle révèle une forte augmentation de la proportion de personnes indiquant qu’elles auraient accepté « l’idée d’être avec quelqu’un qui aurait été nettement moins diplômé » ou « nettement plus diplômé ». Cette proportion, qui s’élève à 62 % pour les personnes s’étant mises en couple en 1945, passe à 83 % au début des années 1990, et même à 88 % en 2014.

Les rencontres sortent du cadre familial

Autre évolution de fond, les conjoints se rencontrent de plus en plus hors de l’influence de la famille. On considère ici qu’une rencontre a eu lieu dans un cadre familial si elle s’est faite à l’occasion d’un mariage, d’une autre fête ou réunion de famille, ou par l’intermédiaire d’un parent. Nous ajoutons à ces rencontres celles qui ont eu lieu dans le voisinage, sur lesquelles la famille peut exercer une certaine influence. Alors que 40 % des unions formées en 1919 résultaient d’une rencontre dans le cadre familial ou dans le voisinage, ce n’est le cas que de 9 % de celles formées en 2014 (figure 5), poursuivant une tendance déjà observée par Bozon et Héran. La proportion des rencontres pour lesquelles les familles des conjoints se connaissaient déjà suit une tendance similaire.

Figure 5 : Proportion de rencontres dans le cadre familial ou le voisinage (1919-2014).
Milan Bouchet-Valat et Sébastien Grobon, Author provided

L’évolution du choix du conjoint décrite ici illustre le passage d’une société peu mobile, vivant encore pour moitié de l’agriculture au début du XXe siècle, à une autre, majoritairement urbaine, dans laquelle la mobilité géographique, l’allongement de l’éducation ainsi que le développement du salariat et de la protection sociale ont largement émancipé les individus de l’influence familiale, notamment les femmes.


Ce texte est adapté d’un article publié par les auteurs dans Population et Sociétés n° 588, « L’avis des parents sur le conjoint choisi par leur enfant : quelles évolutions en un siècle ? »



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

Autres articles à lire

Comment faire pour parler aux enfants des actualités traumatisantes ?

adrien

Le deuil d’enfant en débat à l’Assemblée : la parole est aux « paranges »

adrien

Lutter contre les noyades : faut-il instaurer un « permis de nager » ?

adrien

Où vivent les orphelins en France ?

adrien

Quand les enfants apprennent les écrans à leurs grands-parents

adrien

Les enfants d’Indochine « rapatriés » en France : une histoire qui commence à s’écrire

adrien