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Famille

En Tunisie, devoir de sépulture et droit à la sédition au cœur de la pandémie


Depuis Antigone, qui défia l’autorité de Créon afin d’offrir une sépulture à son frère, et jusqu’au récit coranique autour du fratricide originel commis par Caïn, le fils d’Adam et Ève, auquel Dieu envoya un corbeau qui s’employa à gratter le sol pour lui montrer comment ensevelir le corps de son défunt frère, le rituel funéraire s’annonce exigeant. La ritualité autour de la perte confirme que les hommes ne sont pas faits pour mourir seuls. Mais cette quête de la belle mort bute souvent sur l’incertitude et l’ambiguïté que suscitent certains contextes contemporains.

Plusieurs siècles ont passé et la pandémie de Covid-19 stimule à nouveau les débats autour du besoin de ritualisation devant la mort. La réalité se révèle à nous au travers de conduites individuelles bravant l’interdiction édictée par les États d’ensevelir le corps conformément aux traditions établies. Nous tenterons de déchiffrer ce qui apparaît, en tout lieu, comme un phénomène de « réparation » psychique assez singulier. Face au vide symbolique, certains privilégient la médiation, par la force.

Intercepter le corps pour inscrire la perte

Du fait des nouveaux protocoles préventifs, qui vont à l’encontre des cérémonies funéraires de vigueur, de nombreuses familles demeurent spectatrices de ce que le psychanalyste Jean Allouch appelle la mort sèche.

Des employés municipaux de Tunis enterrent le corps d’une victime du Covid-19 au cimetière de Jellaz, le 11 février 2021.
Fethi Belaid/AFP

Certains proches arrachent le droit de faire le nécessaire pour préserver la dignité du défunt et mener à bien tout le processus d’inhumation. Arracher est bien le mot pour décrire l’acte entrepris par des familles endeuillées en Tunisie en offrant une sépulture à leur défunt par effraction de l’ordre établi et exigé par l’État et les services sanitaires. Des corps couverts et scellés sont dérobés à la morgue de l’hôpital et furtivement transférés jusqu’à la demeure familiale, où le rituel funéraire s’inscrira au cœur d’un dû filial.

En répondant ainsi à la violation par la transgression, les proches des morts de la Covid conjuguent leur culpabilité de n’avoir pas pu ou su rendre hommage au mort. Par un passage à l’acte grâce auquel il y a une réinscription de la mort dans l’ordre social, ils se replacent en protagonistes au cœur du décès et du travail de deuil. Dus au refus catégorique de laisser disparaître un proche sans lui témoigner un dernier signe d’attachement par un soin ultime, l’interception et le détournement du corps mort des mains des services publics témoignent de l’appel ardent au rite, qui selon Louis-Vincent Thomas, dans son livre consacré aux Rites de mort pour la paix des vivants, apparaît comme une assurance qu’on s’invente pour maîtriser l’épisodique et l’aléatoire (Lamoureux, 2002).

Ainsi, pour les proches d’une femme âgée décédée à l’hôpital des suites des complications liées au coronavirus, l’angoisse est à son acmé. Leur tentative de soustraire le corps de leur défunte, qui a provoqué le chaos au cœur de l’unité Covid-19, va de pair avec l’obligeance au cadavre qui appelle aux rites. De cette prééminence représentative de la corporalité et de sa sacralité émane l’exigence, religieuse à l’origine, de récupérer le mort afin de lui octroyer les soins qu’il mérite.

Tunisie – Covid-19 : les restrictions sanitaires empêchent les familles d’effectuer les cérémonies habituelles pour leurs défunts. TV5 Monde.

Les services publics : examen de la chair et confiscation du rituel autour du corps

L’aléatoire propre aux temps de pandémie est exaspéré en Tunisie par des pics de contagion et de décès qui mettent à mal la structure sanitaire du pays. Depuis quelques semaines, des chiffres sans précédent sont atteints, avec une contamination quotidienne de 7 900 nouveaux cas reportés et un total de 20 931 décès liés au coronavirus recensés depuis le début de l’épidémie.

Débordées, les morgues mêlent désormais l’horreur de la mort à celles des images des corps empilés et dont l’immense majorité sont glissés, fautes de place et de moyens, dans des sacs noirs qui ne laissent rien entrevoir hormis un nom et prénom écrit au stylo indélébile.

Indélébiles demeureront ainsi ces images d’effroi où les corps sont exposés à l’oubli, souvent laissés dans les couloirs au milieu des malades et ne faisant l’objet d’aucun traitement (absence de toilette funéraire, de veillée à la demeure familiale et de prière d’avant inhumation). Plus tard, les enterrements se feront dans le silence, la solitude, souvent la nuit afin de restreindre les regroupements autour du mort. Ils se feront malencontreusement dans une optique d’élimination et non d’inscription. La déposition traitera ainsi d’un reste à évacuer, d’un objet-chair (Laufer, 2009), sur lequel le voile est jeté et dont le regard est exclu. Du fait de cette « exubérance » des corps, les limites spatiales se confondent et les envahissements mettent à rude épreuve le personnel de soins et les services municipaux chargés d’inhumation.

Un infirmier passe devant des chariots portant les corps de patients décédés du Covid-19 à l’hôpital Farhat Hached dans la ville côtière de Sousse, à environ 140 kilomètres au sud de la capitale, le 21 juillet 2021.
Bechir Taieb/AFP

Antigone et Caïn : la sépulture entre droit et devoir

La présente tragédie convoque la légende d’Antigone et de sa bravade contre l’autorité de Créon pour offrir une sépulture à son frère Polynice. Certes, le contexte est tout autre. Toutefois, nous voilà remis au cœur de la discorde autour de l’exigence du droit rituel, du devoir de sépulture qu’Antigone cherchait à accomplir par l’ensevelissement de son frère, et de l’obligation du devoir citoyen auquel Ismène, sœur d’Antigone et de Polynice, accepta de se plier par obéissance aux ordres du roi : « que souffre la mort quiconque voudrait l’enterrer. » Cette singularité grecque s’explique, comme nous le rappelle Reine-Marie Bérard dans La politique du cadavre, par des impératifs religieux qui interdisent la privation de sépulture – sacrilège tant à l’égard des morts qu’à la face des dieux – des impératifs correspondant à l’imaginaire méditerranéen, a fortiori tunisien, baigné dans le récit coranique autour du fratricide des deux fils d’Adam.

Les personnes endeuillées demeurent étroitement liées à cette invocation en continu : « Honorez le mort, enterrez-le ! » Par ailleurs, si le récit de la Genèse coïncide dans le Coran avec celui de l’irruption du Mal et de son effective concrétisation au sein de la Création, comme nous le rappelle Ida Zilio-Grandi dans La figure de Caïn, l’accent mis sur le rite d’inhumation hausse l’opposition entre le caractère privé de la mort et la dimension collective de sa gestion. Cette dernière n’est alors plus seulement une obéissance à la loi de la cité mais un impératif divin : le rite devance la loi.

Antigone donnant la sépulture à Polynice.
Norblin de la Gourdaine (1796-1884)

Entre la gestion de la mortalité militaire en Grèce antique et le traitement funéraire des morts à la guerre qui s’avère lié à l’émergence et à la constitution des poleis grecques, et le ton martial de la politique de gestion de la pandémie qui s’estompe face à l’impératif privé de la déposition, l’épreuve de la réalité freudienne quant à la gestion du deuil prend ici étrangement la forme d’une résistance à la loi. Autrement dit, à l’examen de cette exigence de la déposition – et c’est peut-être tout le sens coranique d’un seul corbeau, fossoyeur – le rite ne vient pas accomplir une reconnaissance de la mort, ou offrir une forme distincte au deuil, mais il va plus loin, en haussant la question d’honorer la mort vers un seul lieu de déposition de la mémoire collective.

Entre le devoir d’Antigone et le droit de Polynice, la vie psychique d’un citoyen du XXIe siècle dure sans forme. Il y aurait donc urgence à regarder de plus près la concordance des sens qui se dégage à la fois de ce rituel du patrios nomos, en temps de guerre antique, et cette forme de désobéissance civile pour offrir une sépulture à un mort du Covid, car la mort ne s’accomplit que par un corps et un rite, et comme nous le rappelle Laurie Laufer : face à l’épreuve de la réalité, le disparu se distille dans un espace qui ne résiste à aucun « examen de réalité ».

Dans un prochain article, nous évoquerons quelques pistes que l’État et, aussi, les organisations de la société civile pourraient suivre à l’avenir pour tenter de remédier à ces situations tragiques.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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