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Famille

Les enfants d’Indochine « rapatriés » en France : une histoire qui commence à s’écrire


En 2018, une commission de recherche historique ad hoc a rendu à la ministre des outre-mer son rapport sur la transplantation des mineurs de la Réunion en France hexagonale (1962-1984). Ce travail démontre que le déplacement contraint de plus de 2 000 enfants réunionnais a constitué un déracinement dont les séquelles n’ont pas été envisagées, la dimension biopolitique prévalant sur l’intérêt et l’intégrité de l’enfant.

Cette émigration très particulière d’enfants, aux motivations plurielles, a pu se développer dans un contexte où populationnisme, post-colonialisme et humanitarisme se mêlaient.

Des milliers d’enfants métis nés en Indochine colonisée ont aussi fait l’objet d’un déplacement de ce type, des années 1940 aux années 1970. Si la mémoire de cette migration singulière des jeunes Eurasien·ne·s est vive chez les personnes concernées (et certaines d’entre elles ont accepté de témoigner dans des documentaires), leur histoire commence tout juste à s’écrire en prenant en compte le vécu et l’expérience traumatique générée.

Capter les enfants métis d’Indochine

Dès l’implantation de la présence française en Indochine au XIXe siècle naquirent des enfants métis, fruits de relations sexuelles amoureuses ou forcées, passagères ou plus durables, rémunérées ou pas, entre des Européens (colons, fonctionnaires, soldats, etc.) et des femmes du pays.

Les autorités françaises étaient conscientes d’une « question eurasienne » : quel rôle et quelle place pour ces métis dans le système colonial. Un décret du 8 novembre 1928 régla la situation des enfants eurasiens non reconnus par leur père, très nombreux. Il disposait que tout enfant né de père demeuré légalement inconnu, « mais présumé de race française », pouvait obtenir la qualité de Français.

Pendant la guerre d’Indochine (1946-1954), la présence d’un important corps expéditionnaire français accrut considérablement le nombre d’enfants métis, eurasiens mais aussi africasiens ou issus d’autres métissages ; en même temps s’aggravait la question de l’intégration de ces enfants dans des sociétés s’affranchissant de la domination coloniale.

Documentaire de Philippe Rostan sur ces enfants nés pendant la guerre d’Indochine d’une mère française et d’un père « inconnu, présumé français ».
Jour2Fête

L’État français a alors délégué à une simple association, la Fédération des œuvres de l’enfance française d’Indochine (FOEFI), le pouvoir de « rapatrier en France » (c’est le terme employé alors) plus de 5 000 enfants métis. La FOEFI recueille donc les enfants qui lui sont confiés et les élève jusqu’à leur majorité. Les mères s’engageaient à ne pas entraver l’éducation de leurs enfants et reconnaissaient à la FOEFI le droit de les envoyer en métropole, plus ou moins conscientes de ce que cela impliquait.

Pour les organisateurs de ce déplacement, il ne s’agissait pas seulement de soustraire « toute une jeunesse aux pires turpitudes et au sort le plus misérable », mais aussi de les assimiler à la population métropolitaine.

L’injonction à l’assimilation

Dès l’arrivée en France, après un périple de 30 jours en bateau ou de 30 heures en avion, les Eurasiens et Eurasiennes devaient tourner une page de leur vie. La FOEFI choisit d’élever ces enfants ensemble, dans des foyers : par exemple à Vouvray pour les garçons, à Saint-Rambert-en-Bugey pour les filles.

Leur assimilation à la société française passait par l’effacement de leurs origines et de leur identité. Des objets personnels étaient confisqués, parler vietnamien était interdit, sous risque de punition. Ils et elles devaient oublier les enseignements bouddhistes ou hindouistes reçus et étaient poussés à embrasser la religion catholique. Chez les congrégations religieuses qui accueillent des pupilles de la FOEFI, toutes les filles étaient baptisées.

Pensionnaires eurasiennes de la FOEFI au foyer de l’abbaye de Saint-Rambert-en-Bugey, le jour de leur communion, 1964.
Collection particulière, Author provided

Les liens avec les familles restées au pays étaient sciemment limités. La FOEFI séparait strictement les frères et sœurs, qui souvent grandissaient sans savoir où les autres se trouvaient. C’est ainsi presque par hasard que des filles découvraient que leurs frères étaient également dans des foyers de la FOEFI, mais sans possibilité de les rencontrer, afin de ne pas les distraire de l’assimilation.

Selon la FOEFI, la réussite de sa mission d’éducation se mesurait à plusieurs critères : un métier qui assure un emploi, la stabilité psychologique et surtout un mariage avec un Français ou une Française, et donc l’intégration dans sa famille. De l’école au service militaire, les garçons devaient faire constamment la preuve de leur capacité d’intégration ; les filles devaient apprendre à devenir de bonnes épouses et de bonnes mères.

Bien qu’il soit impossible d’avancer des chiffres précis, la plupart d’entre elles/eux sont devenu·e·s des Français·e·s « comme les autres », ainsi qu’elles/ils aiment à se définir, mais avec une plaie encore ouverte : la séparation violente d’avec leur mère, leur famille, leur pays. Malgré la discrimination dont les métis eurasiens pouvaient être l’objet en France, par ces « réussites » la FOEFI entendait prouver que cette génération aurait pu incarner un avenir français en Indochine.

Construction subjective des enfants eurasiens

L’expérience d’assimilation des Eurasien·ne·s en contexte postcolonial a été une acculturation forcée – forgée par des pratiques coercitives –, qui peut être rapprochée de celles mises en œuvre en Australie, au Canada, aux États-Unis ou en Nouvelle-Zélande dans les pensionnats réservés aux enfants autochtones.

Les déplacements d’enfants eurasiens ont en effet été liés à tout un ensemble complexe de questions politiques et diplomatiques, démographiques et économiques, philosophiques et religieuses. La dimension biopolitique y est bien présente à travers une idéologie postcoloniale et les processus d’assimilation poussés mis en œuvre.

L’intérêt de l’enfant, ainsi que d’autres grands principes relatifs aux droits de l’enfant, n’ont pas été considérés dans la politique voulue, financée et soutenue par les autorités françaises. La question du déracinement identitaire, de l’arrachement familial (ou même plus simplement de la transplantation géographique) des enfants et des adolescents n’a pas été prise compte alors.

Elle constitue aujourd’hui une approche opérante pour faire cette histoire, comme dans l’exposition historique qui vient d’être inaugurée sur Musea intitulée : « Comme les rayons différés d’une étoile » : photos d’Eurasiennes « rapatriées » en France (1947-2020).

Après la séparation liée à la vie active et aux itinéraires personnels des un·e·s et des autres, certain·e·s ont souhaité renouer avec leur enfance, leurs amis. L’Association FOEFI a ainsi été créée en 1987, plus tard ce sera l’Eurasie, puis l’Amicale des Eurasiennes. Des pupilles de la FOEFI, aujourd’hui âgé·e·s de 60 à 85 ans, entretiennent les mémoires plurielles de leur histoire, même si toutes et tous ne portent pas le même regard sur les responsabilités d’une expérience qui a bouleversé leur vie.


Inauguration d’une plaque commémorant le 70e anniversaire de l’arrivée des premières pupilles de la FOEFI au foyer de l’abbaye de Saint-Rambert-en-Bugey, juin 2019.
Collection Amicale des Eurasiennes, Author provided



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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